Vers des « delivery units » au plus près des territoires ?

Quelle place pour la notion de « delivery unit » en France et sur ses territoires ? Peut-on envisager la création de "startups d'utilité publique" pour la "Startup Nation" ?

La crise de confiance entre les institutions et les citoyens est réelle. Pourtant, les attentes des citoyens vis-à-vis de l’action publique, et de ses résultats, est forte. Cette situation, pour le moins délicate, invite cependant les acteurs publics à repenser certains aspects du cadre d’intervention publique, tant sur ses modalités que sur ses moyens.

C’est dans ce contexte que le Think-Tank Terra Nova est récemment revenu sur le concept et l’utilité potentielle de la Delivery Unit.

Déployé pour la première fois au Royaume-Uni au début des années 2000, ce concept a depuis essaimé à travers le monde. Près d’une trentaine de pays ont ainsi adaptés et adoptés ce dispositif en le déployant aussi bien au niveau national que local.

Cartographie mondiale des Delivery Units – Institute for Government – Tracking delivery « Global trends and warning signs in delivery units »

Annoncé comme un outil d’innovation en matière d’action publique, la notion de « delivery unit » présente un intérêt marqué pour la France… mais également ses territoires. Se dirige-t-on vers la mobilisation de startups d’utilité publique au pays de la « Startup Nation » ?

La delivery unit : concept et facteurs clés de succès pour son déploiement

1. Un dispositif opérationnel orienté vers la culture de résultat

J’ai constaté que le plus difficile quand on gouverne est de « traduire » les réformes dans les faits… J’ai découvert qu’il était essentiel d’établir des priorités et de créer des structures spécialement chargées de mettre en œuvre les réformes,avec des équipes formées dans ce seul but.
Tony Blair

Le concept de la delivery unit est simple : mettre en place une équipe en charge de vérifier et d’accompagner la réalisation d’un certain nombre d’objectifs politiques considérés comme prioritaires. Pour garantir cette réalisation, des indicateurs sont alors attachés aux opérations menées pour évaluer la bonne exécution des objectifs.

Dans les faits, une « Delivery Unit » est une petite structure de 15-20 personnes directement rattachée au centre décisionnaire et chargée de mettre en oeuvre les objectifs identifiés comme prioritaires par le pouvoir politique.

Pour cela, l’équipe doit être en mesure de rassembler un ensemble de compétences sectorielles et fonctionnelles spécifiques répondant aux enjeux prioritaires du moment. L’animation de la démarche doit permettre d’assurer un suivi régulier par l’autorité politique ayant déterminé les objectifs stratégiques à accomplir.

L’idée majeure qui sous-tend la création d’un tel dispositif est ainsi d’éviter le discrédit de la parole politique et de l’action publique en mettant en cohérence le niveau d’ambition de la réforme avec sa qualité d’exécution.

Schéma issue de la note Terra Nova « Vers une « Delivery Unit » à la française ? »

 

2. Un dispositif dont l’efficacité repose sur quelques prérequis qui constituent des facteurs clés de succès de la démarche

Un soutien politique affirmé

Le dispositif doit être directement rattaché à un échelon politique de haut niveau. Le soutien de ce dernier est, de fait, une condition sine qua none de la légitimité de la démarche.

Une priorisation stratégique

L’identification et la priorisation du dispositif sur quelques objectifs stratégiques est un élément indispensable dans le déploiement d’un tel outil pour éviter la dispersion des efforts et un saupoudrage des moyens qui seraient préjudiciables aux résultats.

Une proximité physique avec le centre de décision

La proximité physique avec le centre décisionnaire demeure un impératif d’efficacité pour les actions engagées par l’unité.

Un recrutement équilibré

L’unité doit faire apparaître une diversité de profils, en prévoyant notamment un mix de fonctionnaires et de consultants venus du privé. La variété de compétences doit également prévoir des fonctions de conseil et des fonctions d’analyse. La stabilité de cette unité au cours des années sera l’un des facteurs conduisant au bon déroulement des opérations.

Une architecture transversale

Une telle approche est indispensable pour que l’ensemble des acteurs concernés par la démarche se sentent impliqués dans les opérations mises en place.

Une mesure du succès des opérations

Le succès ou son absence doit pouvoir être mesuré dans le cadre des opérations engagées par la Delivery Unit. Le cadre d’appréciation doit également être régulièrement adapté et renouvelé.

Initialement déployé à l’échelon national, le concept de « Delivery Units » peut présenter également un intérêt en étant déployé au plus près des territoires, que ce soit au niveau régional, ou à échelon plus local.

De la « delivery unit » à la startup d’utilité publique : quelles perspectives pour les territoires ?

L’intérêt de la notion de Delivery Units dépasse le seul niveau national pour résonner avec certains enjeux contemporains des territoires. A travers un tel concept, peut-on envisager la création de startups d’utilités publiques sur les territoires ?

1. Apporter une réponse territoriale opérationnelle à des enjeux spécifiques

A chaque territoire ses problématiques… A chaque territoire sa « Delivery Unit »?

Le territoire local est par essence le lieu des problématiques partagées. Que ce soit par les missions exercées par les acteurs publics locaux ou le contexte particulier de l’élection locale, la notion de Delivery Unit correspond au cadre d’intervention territorial.

Les missions de service public déployées par les acteurs publics à l’échelon local sont directement en phases avec la réalité quotidienne des habitants d’un territoire : éducation, transports, formation, développement économique… Les acteurs publics sont ainsi en première ligne face à l’appréciation de la qualité d’exécution de leurs missions. De la même manière, les élections locales se caractérisent par une dynamique de vote directement connectée à la réalisation des promesses électorales par l’élu et à l’amélioration du cadre de vie sur le territoire.

La flexibilité du concept permet d’envisager une configuration relativement souple : la création ad hoc d’une Delivery Unit peut alors être envisagée comme une réponse adaptée aux besoins structurants d’un territoire.

Missionnée par le plus haut niveau politique du territoire, l’équipe sera chargée d’apporter une réponse opérationnelle à certains enjeux clés du territoire durant la durée du mandat associé.

L'exemple du Plan Catch

Suite à l’annonce de l’intention de Caterpillar de fermer son site de production de Gosselies, un Groupe d’Experts a été mandaté pour définir des axes d’accélération de la croissance de l’emploi dans la Région de Charleroi. Le déploiement de cette « delivery unit » est l’une des réponses du Gouvernement Wallon et des Forces Vives de Charleroi pour engager une dynamique de développement sur le territoire.

Que ce soit pour les acteurs publics locaux ou les élus, la delivery unit permet ainsi de répondre à des enjeux stratégiques et spécifiques du territoire à travers la mise en place d’un dispositif idoine en capacité d’apporter une réponse à ces derniers. Il est intéressant de noter qu’une telle approche s’inscrit également en phase avec les orientations politiques actuelles qui visent à accroître la capacité des collectivités à expérimenter des dispositifs locaux.

2. Mobiliser des expertises adaptées dans un cadre circonscrit

Tel que vu précédemment, l’attachement de l’équipe de la delivery unit à la réalisation d’objectifs à atteindre – et donc le pilotage de sa performance – est un aspect fondamental du dispositif.  Cette logique entraîne une conséquence clé pour le dispositif : son caractère a priori provisoire et circonscrit. En cohérence avec cette logique de résolution des problématiques clés d’un territoire, la dimension provisoire et circonscrite d’une delivery unit permet ainsi d’éviter le piège d’un dédoublement des dispositifs tout en permettant de mobiliser des ressources dans une logique de compétences.

En effet, c’est à travers cette dimension qu’il sera possible d’éviter le dédoublement de dispositifs et l’enchevêtrement des missions. La création du dispositif doit donc s’attacher à la résolution d’une problématique qui n’est pas traitée par les services existants… et, par conséquent, ne surtout pas se substituer aux acteurs déjà existants.

De la même manière, la delivery unit, et son pilotage dans une logique de performance, permet de gérer un autre aspect fondamental : l’adéquation entre des compétences et les objectifs assignés au dispositif. Cette dimension permet ainsi la sollicitation temporaire de compétences pour un objectif précis sans contrainte de long terme pour les budgets publics.

3. Produire un effet levier sur le territoire

Le territoire est un espace intuitif de projets et d’expérimentations, puisqu’il est, par essence, le lieu des enjeux conjoints identifiés par des habitants et le réceptacle des ambitions et craintes partagées. L’échelon territorial prend de fait pleinement son sens puisqu’il permet de dégager des problématiques communes, tout en assurant la possibilité d’agir en contact étroit avec l’écosystème dans la résolution de ces dernières.

La mise en place d’une delivery unit s’inscrit dans une démarche de culture de résultats vis-à-vis des citoyens et répond à ce besoin de valoriser des réalisations concrètes lors du processus électoral.

En effet, il est aisément possible d’identifier à l’échelon local une problématique partagée par l’ensemble de l’écosystème :

  • manque de dynamisme du tissu économique,
  • déficit d’attractivité,
  • absence de compétences et formations idoines sur le territoire,
  • filières traditionnelles en difficultés,
  • besoin de dégager de nouvelles capacités d’investissements…

L’identification d’une ou plusieurs de ces problématiques peut alors faire l’objet d’un consensus entre les acteurs d’un territoire pour engager une delivery unit dans la résolution de cette problématique.

L’opportunité, politique, de déployer une telle dynamique est directement connectée à sa réactivité. En effet, l’échelon territorial permet une proximité de la delivery unit avec l’écosystème associé, et donc la mise en oeuvre rapide et opérationnelle d’actions visant à résoudre les problématiques identifiées. Cette approche s’inscrit ainsi en phase avec la durée des mandats locaux et permet ainsi au citoyen d’apprécier le succès d’une telle démarche.

Le concept de « delivery unit » présente plusieurs atouts notables : agilité, culture et approche opérationnelle, logique de performance, mobilisation de hauts niveaux de compétences… Une telle notion permet de renouveler l’action à mener vis-à-vis de certaines problématiques territoriales à condition de ne pas en dévoyer la raison d’être. 


Sources :

  • Pour retrouver l’étude « Tracking delivery Global trends and warning signs in delivery units » de l’Institut For Government : cliquez-ici.
  • Pour retrouver la note de Terra Nova »Vers une « Delivery Unit » à la française ?  » : cliquez ici.