Et si nous faisions de nos territoires une réponse à la crise ?

Toute crise provoque, aiguise et met à nu une pluralité de questions. Celles-ci cristallisent la société dans son ensemble : la question de l’organisation des activités économiques et humaines à toutes les échelles, la question des investissements et de leur articulation entre territoires, entre efforts publics et initiatives privées et des péréquations nécessaires et indispensables pour renforcer notre résilience face à l’imprévu devenu certain.

On fait quoi après ? Cette question simple reste encore abstraite aujourd’hui tant la situation parait hors de contrôle. Comment une société peut-elle se relever de 1 mois, 2 mois… peut-être 3 mois de confinement ?

Qui peut réellement prévoir les effets et réactions en chaîne d’une situation aussi inédite que globale ? Chacun s’exprime en nous expliquant que tout « va et doit » changer. Le récent édito de Laurent Joffrin montre pourtant combien il nous est difficile de sortir de nos schémas de pensée.

« Devant un phénomène inédit, on aurait pu attendre des remises en question, des paradoxes nés d’une réalité surprenante, des interrogations nouvelles. C’est le phénomène inverse qui se manifeste : avec une sérénité inébranlable, beaucoup d’intellectuels ou de politiques voient dans la crise mondiale la confirmation éclatante de ce qu’ils ont toujours dit. On arrive même à un effet comique : les souverainistes enrôlent le coronavirus au service de la souveraineté nécessaire, les européistes au service de l’urgence européenne, les écologistes demandent plus d’écologie, les socialistes plus de socialisme, les radicaux une nouvelle radicalité, les nationalistes plus de nation, les modernes plus de modernité, les antimodernes un retour en arrière, les réformistes plus de réformes, les conservateurs plus de conservation, etc. Comme si le confinement de la population s’étendait aussi aux doctrines philosophiques ou politiques, chacune enfermée dans ses quatre murs, remâchant ses certitudes. »

Va-t-on recommencer comme avant, sans véritablement nous remettre en question, pour reprendre le cours de nos activités ? Le déni comme réponse collective et individuelle sur fond de « plus jamais ça », une stratégie qui a fait ses preuves tant de fois dans l’histoire. Pourtant cette fois ci, la crise s’inscrit dans une série à venir que personne ne peut décemment ignorer ou nier. Nous sommes clairement entrés de plain-pied dans un après que nous ne maîtrisons plus, tant les crises sanitaires aujourd’hui, climatiques demain, dans un monde globalisé, sont devenues imprévisibles dans leurs manifestations et leurs conséquences.

Si, côté politique, la tentation de rejouer la partition du « plus de la même chose » sera grande pour refermer la parenthèse COVID au plus vite, la société civile va nécessairement bifurquera vers des stratégies et des agencements nouveaux pour renforcer notre résilience collective.

Toute crise provoque, aiguise et met à nu une pluralité de questions. Celles-ci cristallisent la société dans son ensemble : la question de l’organisation des activités économiques et humaines à toutes les échelles, la question des investissements et de leur articulation entre territoires, entre efforts publics et initiatives privées et des péréquations nécessaires et indispensables pour renforcer notre résilience face à l’imprévu devenu certain…

Parmi les multiples options qui sont les nôtres, des plus funestes aux plus encourageantes, trois directions nous semblent passionnantes à explorer.

Les territoires non métropolitains vont (re)devenir les nouveaux vecteurs d’un développement frugal et résilient

Après 30 ans de désinvestissements et de désindustrialisation continues sur certains territoires au profit d’une logique de métropolisation qui semblait inéluctable : la ville dense, polluée et congestionnée agrégeant autant d’opportunités que de contraintes. L’acceptabilité de ces contraintes, et de ses risques, a radicalement basculé au profit d’alternatives qui apparaissent aujourd’hui viables pour peu qu’on réinvestisse massivement sur tous nos territoires.

Après plusieurs semaines de confinement, les territoires non métropolitains révèlent leur résilience à l’appui de ressources qui manquent aux grandes villes : il s’agit des circuits courts et des multiples solidarités qui se sont organisés et développés à mesure que le pouvoir central reculait sur ces territoires.

Qu’est ce qui nous empêche d’y relocaliser une partie de l’activité économique, par une réorganisation du travail incluant notamment de nouvelles modalités comme le télétravail qui prouve en partie sa pertinence et son efficacité aujourd’hui ?

Repeupler nos territoires abandonnés n’est plus une idée délirante si la qualité de vie et la mesure du risque deviennent premiers dans nos choix individuels et collectifs.

Le corollaire du retour en force de la territorialité renvoie à l’urgence de relocaliser nos filières stratégiques

Si c’est presque une banalité de le dire aujourd’hui, ce sera un défi colossal à mettre en œuvre tant notre appareil productif a été désarticulé par un logiciel comptable et idéologique qui ne tient plus.

Ce n’est plus une option aujourd’hui. Que cette relocalisation se fasse à l’échelle d’un territoire, d’un pays ou d’un espace économique cohérent, elle apparaît comme une nécessité pour notre souveraineté, notre résilience et notre santé. Le logiciel qui prévalait jusqu’à présent s’appuyait sur une logique d’optimisation de filières globalisées. Tout le monde aura compris que la crise actuelle est aussi une crise d’approvisionnement : en masques, en gels, en tests etc. C’est pourquoi notre stratégie de sortie de crise est dictée par une stratégie de gestion de ces pénuries. Preuve est faite qu’un pivot stratégique doit s’engager pour sécuriser à l’avenir nos approvisionnements pour tous nos besoins vitaux. L’enjeu est autant industriel que géostratégique avec de nouvelles alliances plus fortes et intégrées à construire.

L’Etat stratège doit reprendre la main en déléguant à chaque territoire les moyens de se réinventer.

Le territoire dans toutes ses typologies, ciment des solidarités à réinventer et renforcer

Enfin les solidarités, comprises au sens le plus large, interpersonnelles et collectives sont la condition sine qua non de notre résilience. Ce point est essentiel si on comprend qu’un simple retour en arrière n’est pas possible.

Cette observation évidente doit pouvoir se traduire dans nos modèles économiques. Ils restent pour l’essentiel à inventer. En mutualisant, en collaborant, en étant plus sobres, plus respectueux de nos ressources rares, nous créons d’infinies opportunités pour imaginer de nouveaux biens et services plus durables. Cela ne relève pas uniquement du ressort de l’économie du digital. Bien au contraire, on voit combien les low tech nous garantissent la pérennité de nos besoins vitaux.

Repeupler nos territoires et faire revenir nos usines ne sont possibles qu’à la condition de transformer les modèles économiques d’aujourd’hui, en intégrant l’impact comme mesure indispensable de la rentabilité des projets. La montée en puissance de la finance d’impact ne fait que commencer, poussée par des investisseurs qui ont pris soudainement conscience de l’importance de prendre en compte l’impact écologique, sociétale et durable de leurs investissements.

Si le sentiment d’urgence prévaut aujourd’hui, celui de la raison devra lui emboîter le pas pour pérenniser ces pistes et enclencher la longue marche vers des territoires résilients, durables et solidaires.

Pour cela, il nous faut revisiter nos cadres de pensée, notre discours et tous les concepts mal digérés qui nous ont été imposés par une vision mondialisée et uniforme de notre développement poussée notamment par les géants d’Internet. Cette vision techno-centrée n’est pas une réponse efficace à nos maux actuels.  « Startup nation », « smart city »… Ces concepts nous paraissent bien creux au regard de nos besoins vitaux.

Parlons plutôt de territoires intelligents parce que solidaires, attractifs et résilients.

Les chantiers devant nous sont aussi enthousiasmants que déments. L’impossible est devenu soudainement possible. Profitons-en pour bifurquer hors des sentiers battus. Comme le disait Emilie Bronté dans les Hauts de Hurlevent : « Je veux bien croire à l’impossible, pas à l’improbable ».