Football et économie : les vertus du carré magique

Soyons clairs : ce n’est pas la victoire de la France à la Coupe du Monde qui génèrera des points de PIB supplémentaires. Les effets ponctuels observés sur la consommation se neutraliseront dans le temps, les dépenses étant lissées sur une année à l’échelle d’un ménage (sauf augmentation de salaire associée à la victoire !).

Si les retombées de cette victoire ne se chiffreront donc pas en points de croissance, l’économie française peut néanmoins espérer bénéficier de l’élan sportif gagné sur le terrain, en jouant sur 4 fondamentaux de la croissance : l’innovation, la prise de risque, la cohésion sociale… et un peu de réussite, formant un carré magique propice au développement économique.

Le déroulé du match illustre ainsi la bonne étoile – la deuxième ! – qui paraît briller au-dessus de l’économie française depuis quelques mois.

La réussite – 18° minute, CSC de Mandžukić (France 1-0 Croatie)

L’économie française comme son équipe nationale bénéficient actuellement d’un alignement favorable des planètes. La reprise économique a été au rendez-vous en 2017 (+2,3% selon l’Insee) et cette dynamique semble se poursuivre en 2018. L’attractivité économique de la France devrait continuer sa progression au cours des 3 prochaines années selon 55% des investisseurs internationaux, loin devant l’Allemagne (45%) ou le Royaume-Uni (30%) selon le Baromètre EY de l’attractivité 2018.

A n’en pas douter, la victoire en Coupe du monde participera aussi de cette dynamique positive, l’attractivité d’un pays bénéficiant de son influence dans le domaine sportif. Ainsi, les cinq pays ayant le soft power le plus influent auront tous, entre 2012 et 2028 soit gagné la Coupe du monde de football, soit organisé les Jeux Olympiques (USC Center on Public Policy, The Soft Power 30, 2018) : depuis dimanche, la France devient la première à cumuler ces deux atouts…

L’innovation – 38° minute, Pénalty de Griezmann accordé après arbitrage vidéo (France 2-1 Croatie)

Le recours à l’innovation technologique lors de cette Coupe du monde – la VAR – constitue sans conteste le tournant de la finale alors que les Français étaient acculés dans leur moitié de terrain. Un tournant technologique que l’Hexagone a pris lui-aussi, en innovant tous azimuts et en brillant dans une autre compétition, celle des environnements les plus favorables à la création de start-up. Sur ce terrain, la France a décidément une carte à jouer puisque l’innovation constitue son avantage comparatif numéro 1 aux yeux des investisseurs internationaux (EY, Baromètre de l’attractivité, 2018).

Dans les jours qui viennent, l’élan collectif historique suscité par la victoire des bleus pourrait favoriser notre capacité d’innovation, si précieuse aujourd’hui. Il est en effet établi par la littérature économique qu’il existe un lien direct entre l’optimisme d’un individu et sa créativité (Amabile, 1996). L’histoire nous dira si la prochaine grande découverte scientifique, industrielle ou technologique française débuta un soir de juillet 2018. Et si on rêvait ?

La prise de risque – 59° minute, Frappe enveloppée du gauche de Pogba (France 3-1 Croatie)

Un tir contré du pied droit suivi d’un tir victorieux du pied gauche de l’extérieur de la surface. Ce but de Paul Pogba illustre l’importance de la prise de risque pour faire gagner – sportivement ou économiquement – son pays. Il est d’autant plus révélateur qu’il a été inscrit par un joueur acheté à prix d’or (110 M€) par Manchester United sans que l’amortissement de cet investissement ne soit sportivement avéré pour le moment pour le club. Incarnations modernes de la prise de risque, les investisseurs ne sont pas insensibles aux résultats de la Coupe du Monde. Les recherches académiques ont démontré à l’occasion des éditions précédentes que l’élimination d’une équipe de football influait directement sur le moral des investisseurs, ainsi que sur le cours des actions. Celles-ci peuvent en effet être sous-évaluées jusqu’à 7 points de base pendant le match alors que la défaite semble imminente (Ehrman, Jansen, 2015) et jusqu’à 49 points de base le lendemain d’une défaite (Edmans, Garcia, Norli, 2007).

Suite à la finale, la banque d’affaires américaine Goldman Sachs prévoyait un effet Coupe du monde pouvant venir doper le CAC 40 le 16 juillet. A l’ouverture de la bourse lundi, les exploits de Mbappé et consorts ne faisaient cependant pas le poids face au ralentissement de la croissance chinoise. On ne peut pas gagner à tous les coups : ce n’est pas Hugo Lloris et l’audace de ses crochets qui démentiront ce point.

La cohésion sociale – 95° minute, Explosion de joie au coup de sifflet final (France 4-2 Croatie)

« Je ne vais pas prendre les 23 meilleurs mais les 23 les plus aptes à aller loin ensemble dans ce Mondial ». Cette phrase de Didier Deschamps illustre l’importance de la cohésion d’un groupe afin d’obtenir de grandes victoires. Dans une société de communication qui met souvent en avant des individualités, c’est pourtant la capacité à construire un projet de société ou d’entreprise inclusif qui constituerait une réelle valeur ajoutée économique permettant de répondre aux pathologies professionnelles contemporaines : perte de sens, burn-out, bore-out…

Cette victoire doit donc surtout être analysée à l’aune de la formidable capacité du sport à fédérer tout un pays autour d’un objectif commun. Dans la lignée des travaux entrepris autour de l’économie du bonheur, c’est donc davantage en BNB (Bonheur National Brut) plutôt qu’en PIB (Produit Intérieur Brut) qu’il conviendra d’évaluer l’impact de ce match historique. La France est-elle en passe de détrôner le Bhoutan, en tête du classement des pays les plus heureux au monde ?


Par Yannick Cabrol et Hugo Alvarez, Consultants Sport et Economie, EY Consulting