Nomades et sédentaires : une vision pour repenser l’emploi sur les territoires

La statistique nationale analyse le système productif français au travers du prisme des catégories de proposition de valeur des acteurs économiques : agriculture et pêche, industrie et construction, énergie, commerce et services. Pourtant, comme l’indiquent Philippe Frocrain et Pierre-Noël Giraud : « un constat s’impose : l’imbrication de l’industrie manufacturière et des services marchands est devenue si forte qu’elle rend de moins en moins pertinente la distinction traditionnelle entre secteurs secondaire et tertiaire ».

Ce constat est d’ailleurs partagé par l’INSEE pour qui : « La distinction services-industrie bien qu’aisée sur le plan statistique en raison des classifications sectorielles existantes, n’est plus vraiment utile ni pertinente pour identifier les caractéristiques technologiques et concurrentielles des activités de production ».

Cette distinction services-industrie propose une vision statique du monde qui est dépassée par la réalité des évolutions des propositions de valeurs des entreprises et des dynamiques concurrentielles actuelles.

Ainsi, elle limite la capacité des territoires à construire en compréhension fine de leur tissu économique et, par conséquent, entrave leur capacité à se projeter, et à concevoir des politiques de développement économiques suffisamment ciblées pour avoir un impact sur le court et moyen termes.

I. Nomades et sédentaires, une distinction renouvelée des emplois sur les territoires

Le besoin d’une compréhension plus fine des dynamiques concurrentielles et de leur effet sur le système productif, et par extension l’emploi, va croissant avec l’augmentation des effets de la mondialisation. Dès la fin des années 1960, Raymond Courbis introduisait, pour répondre à ce besoin, une distinction entre des secteurs exposés à la concurrence mondialisée et des secteurs abrités de cette concurrence. Cette approche n’est pas restée qu’une originalité théorique puisque le modèle Fifi, élaboré dans le cadre du VIème plan du Commissariat Général au Plan (1969) s’appuie dessus.

Cette distinction trouve son origine dans l’idée que dans tout territoire mis en concurrence avec d’autres territoires par des firmes en capacité, par la nature de leur activité, de s’implanter où bon leur semble, les travailleurs vont soit occuper les emplois proposés par ces firmes soit d’autres emplois. En d’autres termes, du point de vue de l’emploi :

  • Le secteur exposé regroupe tous les emplois que ces firmes « nomades » mettent en concurrence directe avec des emplois situés dans d’autres territoires : on parlera d’emplois nomades ;
  • Le secteur abrité regroupe tous les emplois qui ne sont mis en concurrence qu’avec des emplois situés dans leur territoire d’appartenance : on parlera d’emplois sédentaires.

Il dérive de cette définition que les emplois nomades sont engagés dans la production de biens et services échangeables d’un territoire à l’autre (généralement internationalement) : biens agricoles et manufacturés, services délivrables à distances grâce à la numérisation et tourisme dans la mesure où cette activité met les territoires en concurrence. A l’inverse, les emplois sédentaires sont engagés dans la production de biens et services consommés au sein du territoire : bâtiments et travaux publics, commerce de détail, service à la personne, services publics (enseignement, administration, police, transports, eau…), mais aussi production industrielle de biens peu transportables car à faible valeur ajoutée à la tonne comme les matériaux de construction par exemple.

Bien évidemment, ces regroupements d’activités ne sont pas figés dans le temps et certaines d’entre-elles peuvent se « nomadiser » (un des effets du déploiement du numérique) voire se « sédentariser ». La note de la Fabrique de l’Industrie sur la Dynamique des emplois exposés et abrités en France propose de caractériser le caractère nomade ou sédentaire de chaque secteur d’activité par deux méthodes : le calcul d’un coefficient de Gini mesurant la concentration géographique des acteurs d’un secteur donné (les activités nomades ayant tout intérêt à se concentrer afin de bénéficier d’économies d’échelle ou d’agglomération) ou le calcul d’un taux d’ouverture par secteur, c’est-à-dire une comparaison de la moyennes des flux externes (imports et exports) à la totalité du revenu produit.

Sur la base de ces caractérisations, la Fabrique de l’Industrie calcule que :

  • Les salariés nomades sont en moyenne mieux rémunérés que les salariés sédentaires (25% de plus en 2013, soit 8300 euros / an)
  • La part des travailleurs masculin est nettement plus forte dans le secteur nomade (63%) que dans le secteur sédentaire (48%)
  • Les niveaux de qualification des travailleurs nomades et sédentaires sont assez similaires :
  Emplois nomades Emplois sédentaires
Travailleurs avec un diplôme de niveau inférieur au bac 44% 43%
Travailleurs avec un diplôme de niveau bac 20% 19%
Travailleurs avec un diplôme de l’enseignement supérieur 36% 38%

 

II. Nomades et sédentaires, des dynamiques divergentes mais corrélées

L’analyse des échanges commerciaux selon la distinction emplois nomades / emplois sédentaires révèle que le revenu total partagé par les travailleurs d’un territoire se compose de deux types de revenus distincts.

Le revenu des nomades

Celui-ci ne dépend que de leur nombre et de leur revenu individuel, c’est-à-dire, du prix auquel ces travailleurs parviennent à se vendre dans le cadre de la concurrence qui les opposent aux travailleurs des autres territoires aux yeux des firmes globales. Ce prix ne dépend pas que des travailleurs eux-mêmes mais est également déterminé par la présence ou non d’infrastructures sur le territoire, par les normes et règlementations locales, etc. L’effet sur le revenu des nomades des variations de la demande pour les biens et produits qu’ils produisent se traduit par des arbitrages par les firmes qui ajustent le nombre des emplois ou transfèrent leurs activités vers des territoires plus compétitifs.

Le revenu des sédentaires

Ces derniers sont liés aux revenus générés par les biens et services qu’ils produisent qui sont consommés par eux-mêmes et par les nomades. Ces revenus dépendent donc à la fois de la préférence des consommateurs (nomades ou sédentaires) pour les biens et services locaux par rapports aux biens et services échangeables internationalement, et à la fois de la quantité de nomades présents sur le territoire.

En conséquence, une politique de croissance, c’est-à-dire d’augmentation du revenu total partagé par les travailleurs d’un territoire (autrement dit, du PIB) peut relever de deux types d’actions :

  • Jouer sur la compétitivité des emplois nomades afin d’augmenter leur nombre ou leur prix, en particulier à l’aide de leviers de formation, de développement de l’infrastructure pour le système productif ou d’actions institutionnelles (fiscalité…). Ce type d’action a un impact fort à la fois sur le revenu de secteur nomade et à la fois sur le revenu du secteur sédentaire puisque les nomades consomment les biens et services produits par les sédentaires.
  • Jouer sur la préférence des consommateurs (nomades ou sédentaires) pour les biens et services locaux par rapports aux biens et services échangeables internationalement, ce qui dépend avant tout de la « qualité », dans la plus large acception du terme, de ces biens et services locaux.

Il est intéressant de noter que ce système génère des inégalités puisque les travailleurs nomades ont tout intérêt à ce que les prix des biens et services locaux soient faibles (afin d’être eux-mêmes plus compétitifs à niveau de vie équivalent), ce qui a pour conséquence d’avoir des travailleurs sédentaires pauvres. Une politique entièrement axée sur la compétitivité des secteurs nomades risque donc de conduire à une société de plus en plus inégalitaire.

Pour autant, l’effet d’un secteur nomade déclinant, que ce soit en volume ou en prix moyen, est une diminution de la demande des nomades pour les biens et services produits par les sédentaires et donc, en bout de chaîne, une augmentation du chômage chez les travailleurs sédentaires.

III. Nomades et sédentaires, une approche territoriale spécialisée

Une politique de développement économique visant simultanément la croissance et la réduction des inégalités doit intégrer à la fois un volet de compétitivité des emplois nomades et à la fois un volet de dynamisation de l’emploi dans le secteur sédentaire.

Les politiques focalisées exclusivement sur « l’innovation et l’internationalisation » répondent mal à cette exigence puisqu’elles ne favorisent que les nomades (« internationalisation ») et encore qu’une faible partie. En effet, comme le souligne Pierre-Noël Giraud dans Inégalités, pauvreté, globalisation : les faits et les débats :

« Il est pratiquement évident que nous ne pourrons atteindre l’objectif d’augmentation du nombre des nomades en nous appuyant uniquement sur les secteurs d’innovation et de marques. Ceux-ci représentent 12% de l’emploi de nos industries et services nomades et ils ne pourront pas remplacer la moitié des nomades menacés »

Si le « made in France » ou la « French Tech » sont d’excellents contributeurs à l’augmentation de l’emploi nomade en France, ils restent donc insuffisants en regard de l’enjeu actuel car, comme l’analyse Pierre-Noël Giraud : « en France, l’emploi exposé est minoritaire, en recul, et se tertiarise. C’est un phénomène que l’on observe dans de nombreux pays développés. »

A l’heure où les territoires se saisissent de la question de l’Industrie du Futur, il est donc crucial qu’ils s’interrogent sur « quelles industries voulons-nous garder pour le futur ? ». Car si la compétitivité de nos nomades n’est pas toujours suffisante pour concurrencer les nomades d’autres territoires, la disparition du système productif correspondant signifie que nous ne serons plus en mesure, demain, d’accueillir de nouveau ces activités nomades sans un long et pénible effort de structuration et de formation des travailleurs. N’oublions pas à cet égard qu’il a fallu plus de 20 ans à la Chine pour être enfin en mesure d’accueillir des emplois nomades qui se situaient au préalable en Europe occidentale.

Parallèlement, le secteur sédentaire ne peut pas être oublié au risque de creuser les inégalités entre travailleurs. L’attractivité, pour les consommateurs locaux, des biens et services produits localement et donc un enjeu majeur de politique de développement économique d’un territoire.

Ainsi, nous proposons aux territoires de relire la réalité actuelle de leur tissu économique au prisme de la distinction entre nomades et sédentaires afin de repenser leur approche du développement économique. En particulier, chaque territoire pourrait s’interroger sur ce qui constitue ses secteurs nomades et sédentaires, actuels et historiques, sur leur importance relative et sur la nature des relations entre les deux secteurs.

Une analyse croisée avec une vision des chaînes de valeur auxquelles contribuent les acteurs économiques du territoire permettrait l’élaboration de politiques territoriales de développement économique très fines et avec un impact à court terme.

Par exemple, un territoire peut s’appuyer sur un avantage géographique comme une façade littorale pour sédentariser une partie de chaînes de valeur a priori nomade (par exemple en soutenant des activités de test en mer de biens dont la production reste entièrement nomade). Le soutien ne vient donc ici plus à toute une filière mais bien à une partie de la chaîne de valeur. Une telle approche peut également conduire à construire des partenariats entre territoires afin de sédentariser des segments d’une même chaîne de valeur en facilitant les échanges.

Autre exemple, un territoire peut doper son économie sédentaire afin de rendre plus compétitifs ses emplois nomades grâce à la présence locale d’infrastructures ou d’intrants de la production nomades particulièrement compétitifs. Des politiques ciblées sur la production et distribution d’eau et d’énergie ou sur les infrastructures logistiques peuvent également servir un tel objectif.

La proposition ici est pour chaque territoire de se comprendre plus finement et de mettre à profit cette finesse de compréhension pour focaliser son action.

Une telle démarche nécessite de repenser la spécialisation territoriale et la dynamique concurrentielle entre les territoires. Son intérêt politique est qu’elle s’appuie sur un modèle de l’économie mené par l’emploi plutôt que par la richesse, répondant ainsi mieux aux enjeux actuels des pays développés.