Transition Numérique Territoriale : nouvelle économie, nouveaux territoires

Révolution numérique, transformation numérique, digitalisation des usages, sociétés 2.0, ubérisation… Les concepts se succèdent désormais pour appréhender des dynamiques confortant cette analyse : le numérique transforme nos sociétés. Cette mutation évoque dans son ampleur les précédentes révolutions industrielles qui ont successivement refaçonnés nos sociétés, ainsi que nos économies.

Progressivement, les différentes organisations et territoires s’immergent dans un monde numérique.

Le caractère systémique de cette numérisation des activités humaines n’est pas sans conséquence pour les territoires. En déterritorialisant la valeur générée par ses activités, l’économie numérique transforme les chaines de valeur conduisant de facto à une réorganisation géographique de la richesse, de l’activité  économique et de l’emploi.

Radicales, ces modifications répondent néanmoins à un ensemble de tendances qui structurent et organisent cette « nouvelle économie ». Ces standards impliquent l’émergence de « nouveaux territoires » susceptibles d’accueillir, accompagner et favoriser le développement de projets entrepreneuriaux participants au développement économique territorial.

NUMERIQUE, QUELLES DYNAMIQUES ? 

L’apparition de nouveaux modèles économiques

La transformation numérique a favorisé l’émergence d’entrepreneurs dont l’objectif est de profiter du potentiel du numérique pour créer de nouveaux marchés, ou bien remplacer les acteurs traditionnels.

L’attitude adoptée par ces « barbares » peut être résumée dans l’appellation de la méthode « growth hacking » qui consiste à pirater littéralement la croissance. Pour cela, l’entreprise optimise l’ensemble de ses actions de marketing et de développement dans le but de créer d’importants flux de croissance.

Cette approche nécessite de penser le modèle de croissance de l’entreprise en rupture avec l’existant.

De fait, ces entreprises se positionnent autour d’approches innovantes permettant d’être extrêmement ambitieuses dans la conquête de leurs marchés. Automatisation, dématérialisation, désintermédiation et réintermédiation constituent les principaux horizons de ces jeunes structures. Pour accompagner cette logique, de nouveaux circuits de financement se sont imposés pour faciliter l’éclosion et le développement des start-ups : le capital-risque. Consubstantiels aux ambitions de ces acteurs et à leurs modes de développement, ces outils de financement impliquent une forte dimension internationale. En toile de fond se profile une règle de développement : la recherche de la multitude et l’accès à des marchés de masse.

La recherche d’un coefficient multiplicateur dans le processus de développement d’une entreprise symbolise en tant que tel ce nouvel entreprenariat. Pour cela, la démarche de growth hacking et le financement par capital-risque constituent les fondements de cette recherche de captation de la masse, y compris à l’international.

Les récentes créations de fonds d’amorçage et de capital développement dans les différentes régions françaises s’inscrivent dans cette mutation du monde économique. Ainsi, les modifications structurelles des dynamiques de croissance et de développement des entreprises traduisent une accélération du temps économique, motivées par le phénomène de prime au gagnant.

A retenir

La dynamique entrepreneuriale actuelle repose sur plusieurs éléments structurants :

– Une démarche de growth hacking au coeur des nouveaux modèles économiques ;

– L’essor du financement par capital-investissement ;

– La recherche de l’internationalisation pour acquérir rapidement des effets d’échelle.

La donnée, nouvelle matière première des entreprises

Qu’elle soit « big » ou « smart », la proposition de valeur des jeunes entreprises repose bien souvent sur un usage innovant de cette information.

Avec un rythme actuel de doublement du volume de données numériques tous les deux ans, l’univers de la donnée suit une courbe exponentielle. De fait, la data se présente comme un élément central de cette nouvelle économie.

A travers elle, les entreprises sont ainsi susceptibles de construire de nouvelles propositions de valeur créatrices de nouveaux marchés :

Création de nouveaux services

Maintenance, remplacement, et réparation prédictive ; gestion de flotte d’équipements ; mise en relation sous le principe de communauté entre une offre et une demande (ex : le covoiturage, les VTC…) ; réponse à de nouveaux usages (ex : la mutualisation de l’ensemble des services rendus par une collectivité sur une seule application).

Renforcer la valeur ajoutée en produisant du « sur-mesure »

Ultra personnalisation des produits et des services.

Optimiser la distribution et la gestion d'un produit ou d'un service

Automatisation et optimisation des process utilisés pour gagner des gains de productivité.

A l’échelle d’un territoire, et des pouvoirs publics, favoriser l’usage des données nécessite cependant deux prérequis : permettre l’accès à ses données et faire en sorte que ces dernières soient exploitables.

C’est dans cette perspective que se construit actuellement la dynamique de « l’Open Government Partnership », Organisation internationale dont la France est membre depuis 2014. L’Open Government Partnership structure ainsi un certain nombre d’initiatives visant à favoriser l’accès des tiers aux données détenues par les organismes publics. Ces initiatives facilitent l’accès à l’information et l’implication des citoyens ainsi que la création de nouveaux services par des entreprises. Plusieurs manifestations récentes illustrent cette tendance de fond : création d’Etalab et de Data.gouv.fr, création d’un administrateur général des données…

Projet de loi Open Data

La loi pour une république numérique adoptée par le Parlement français comporte un volet concernant directement l’Open Data. Dans cette perspective, les collectivités publiques locales devraient être tenues de mettre à disposition l’ensemble des données publiques.

A RETENIR

– La mise à disposition des données publiques d’un territoire est un élément susceptible de faire émerger de nouveaux services locaux, privés ou publics. Cette mise à disposition doit cependant intégrer la dimension « d’exploitabilité » des données ainsi qu’une mise à jour récurrente des fichiers.

– La mise en place d’une politique d’ouverture des données publiques suppose l’organisation d’une gouvernance numérique au plus haut niveau de la collectivité pour l’incorporer dans l’ensemble des projets structurants du territoire.

L’innovation pour horizon

  • Une innovation dépassant le seul aspect technologique

L’ensemble des éléments évoqués ci-dessus doit être entendu dans une nouvelle mutation du système économique. Aux standards économiques du XXème siècle – massification des produits de consommation et segmentation progressive basée sur l’utilité – se substitue peu à peu une économie tournée vers l’individualisation du produit ou service pour un usage centré sur l’expérience utilisateur.

Loin d’être anecdotique, ce basculement structure durablement l’équilibre économique entre l’offre et la demande en redonnant du pouvoir à l’usager. Cela n’est pas sans incidence sur la manière dont les nouveaux produits et services sont conçus. Plus proches du marché, ces derniers sont conçus selon les besoins – affirmés ou non – des utilisateurs.

  1. Une proposition construite sur l’usage. Pour cela le design doit être mis au service de l’expérience utilisateur et non l’inverse.
  2. Une conception itérative du produit/service qui se doit d’être évolutive afin de répondre aux attentes d’amélioration de l’usager.
  3. Une approche transversale et complémentaire des compétences afin de garantir l’efficacité du projet.

Les modèles économiques issus de l’économie numérique rappellent ainsi que l’innovation dépasse la seule dimension technologique d’internet et de l’informatique pour s’articuler autour de quatre dimensions :

L'innovation de produit

L’introduction d’un bien ou d’un service nouveau. Cette définition inclut les améliorations sensibles des spécifications techniques, des composants et des matières, du logiciel intégré, de la convivialité ou autres caractéristiques fonctionnelles.

L'innovation de procédé

La mise en oeuvre d’une méthode de production ou de distribution nouvelle ou sensiblement améliorée. Cette notion implique des changements significatifs dans les techniques, le matériel et/ou le logiciel.

L'innovation de commercialisation

La mise en oeuvre d’une nouvelle méthode de commercialisation impliquant des changements significatifs de la conception ou du conditionnement, du placement, de la promotion ou de la tarification d’un produit.

L'innovation d'organisation

La mise en oeuvre d’une nouvelle méthode organisationnelle dans les pratiques, l’organisation du lieu de travail ou les relations extérieures de la firme.

  • Une innovation « ouverte » et collaborative

A travers le numérique, les organisations sont désormais en mesure de pratiquer une innovation transversale, itérative et connectée à son « marché ». L’une des principales caractéristiques de ce mouvement repose sur le fait que le process ne repose plus simplement sur la réalisation de projets de recherche et développement en interne, mais bien sur des dynamiques d’innovation plus ou moins ouvertes sur l’extérieur.

Comme cela a été vu ci-dessus, internet et les technologies de l’information et de la communication ont en effet démultiplié la capacité des organisations à capter l’aide de la multitude. De fait, à l’heure où le réseau prédomine, que ce soit par internet ou les réseaux sociaux, il est désormais bien plus aisé de capter l’attention ou l’activité de personnes extérieures à l’organisation. Ces démarches d’open innovation visent ainsi à bénéficier des idées et de l’expertise du plus grand nombre afin de susciter la mise en œuvre d’innovations créatrices de valeur pour le destinataire final.

En effet, si les petites entreprises sont par natures agiles et réactives, les plus grandes entreprises ne peuvent espérer les imiter en raison de leurs rigidités organisationnelles. Ainsi, les start-ups améliorent continuellement leurs modèles économiques pour les faire répondre à des besoins non couverts par le marché. De fait, dans la concurrence actuelle en matière d’innovation, les grandes entreprises apparaissent comme particulièrement vulnérables vis-à-vis de ces acteurs aux stratégies économiques particulièrement réactives. Afin de contourner cette problématique, les entreprises mettent en œuvre des logiques « d’écosystèmes » visant à les connecter à une pluralité d’acteurs sur un ou des territoires.

A retenir

A partir des caractéristiques de l’économie numérique, faciliter l’innovation sur les territoires  suppose de prendre en compte deux aspects :
– L’innovation dépasse les seuls aspects technologiques pour incorporer d’autres dimensions ;
– Le processus d’innovation s’ouvre progressivement à un écosystème plus large que celui de l’entreprise.

Un nomadisme professionnel

Au delà des impacts sur les modèles économiques des entreprises, le phénomène de transition numérique influence également le travail et ses méthodes. La diffusion des outils informatiques a facilité le développement d’un nomadisme professionnel,  tant sur le plan spatial que sur celui des carrières.

  • Sur le plan spatial…

D’un espace statique et cloisonné, l’environnement de travail s’est profondément transformé en univers ouvert, mobile et dynamique.

Cette ouverture sur l’extérieur est telle qu’elle tend à brouiller les frontières entre vie professionnelle et personnelle. L’utilisation des différents outils de connexion favorise ainsi un travail « hors les murs ». Ces pratiques, sont encouragées par l’entreprise afin de répondre à certaines aspirations personnelles du salarié (réduction des temps de déplacement, volonté de conforter l’épanouissement familial, réalisation d’activités bénévoles). Des acteurs tiers plébiscitent également ces pratiques, notamment la RATP pour désengorger les axes de transports en communs.

Cette déconnexion entre le travail et les aspects de lieux et d’horaires durant lesquels l’individu travaille implique néanmoins des aménagements. En effet, le développement de ces profils nomades (travailleurs indépendants, salariés détachés ou mobiles) impose l’émergence de lieux susceptibles de les accueillir : les espaces de coworking. Ces derniers proposent ainsi les services nécessaires aux besoins de ces travailleurs nomades : bureaux, internet, électricité, espace de repos…

  • … et sur le plan du parcours professionnel 

Alors que la mobilité professionnelle s’impose peu à peu comme une tendance qui devrait rester structurante dans les prochaines années, le numérique impose de repenser l’évolution des carrières et des formations.

Les emplois de demain n’existent pas encore. En effet, une étude présenté par l’institut Bruegel a montré que près de 50% de l’emploi européen est directement menacé par le numérique à horizon 2030. Cette même étude indique également que les emplois de demain n’ont tout simplement pas encore été inventés. Face à cela, la question de la formation professionnelle doit être repensée.

Dans cette perspective, le rôle de la formation continue risque de s’accroitre vis-à-vis de la formation initiale. A ce titre, les aller-retours entre le monde professionnel et les formations tendront à augmenter. Cette alternance de phase de formation et de phase professionnelle devrait favoriser l’évolution des compétences des salariés et permettre une mobilité professionnelle accrue.

A RETENIR

– Le numérique encourage le déploiement de nouveaux usages en matière d’organisation du travail et des carrières ;

– Un décloisonnement de l’espace de travail qui favorise l’essor de travailleurs indépendants et du télétravailleur/travailleur nomade;

– Des parcours professionnels moins linéaires conjuguant expériences professionnelles, formations et réorientations.

TERRITOIRES : COMMENT IMPULSER UNE DYNAMIQUE DE DEVELOPPEMENT ECONOMIQUE A L’ERE NUMERIQUE ?

Penser le territoire en tant qu’écosystème

En renforçant l’influence des interactions dans le champ économique, le numérique invite à penser le développement économique autour de la notion d’écosystème.

Dans cette perspective, un territoire économique doit être pensé à l’aune de son potentiel d’interactivité entre des talents, des compétences, des moyens, des lieux, des idées… La dimension de réseau territorial devient dès lors déterminante. Le réseau devant alors s’entendre comme « le résultat de la coopération plus ou moins stable, non hiérarchique, entre des organisations qui se connaissent et se reconnaissent, négocient, échangent des ressources et peuvent partager des normes et des intérêts ».

Naturellement confortées par ces atouts inhérents à leurs réalités démographiques et spatiales, les métropoles tirent avantage de ce processus d’émulation au sein d’ensembles urbains propices au foisonnement et développement de ces nouvelles activités économiques. Bénéficiants d’un aura naturel grâce à un effet de concentration, les pôles urbains apparaissent naturellement comme attractifs pour l’émergence des entreprises issues de la transition numérique. Pour autant, cela ne signifie pas que les autres territoires ne sont pas concernés par cette dynamique. Du fait d’une densité spatiale et démographique plus réduite, les interactions peuvent se faire moins rapidement ou plus difficilement, alors même que le potentiel existe pleinement. Il convient alors d’encourager la constitution et le développement des écosystèmes territoriaux par la mise en place d’outils (offre de services, locaux, animation…) répondants aux demandes des acteurs locaux.

Encourager ces interactions devient dès lors primordial pour favoriser l’émergence d’un écosystème dynamique, innovant et compétitif.

A retenir

En s’appuyant sur la force d’un écosystème, les dynamiques économiques locales doivent être pensées à partir des spécificités du territoire et ainsi en refléter les caractéristiques différenciantes.

Attirer, détecter et accélérer le développement des projets

S’inscrire dans une logique d’écosystème suppose de mettre en place les outils répondants aux besoins des territoires et porteurs de projets pour accompagner le développement et la croissance des initiatives locales.

Au delà des politiques d’attractivité exogène du territoire, la question actuelle du développement économique repose fortement sur une logique endogène : comment faire émerger des projets issus des territoires et les accompagner pour générer localement de la richesse et de l’emploi ?

Répondre à cette question suppose de conduire une approche visant à encourager, accélérer et sécuriser les initiatives issues du territoire. Alors même que « 21 % des Français de 18 ans et plus souhaitent créer ou reprendre une entreprise (environ 10 millions de personnes)« , il est indispensable de construire des environnements propices à la mise à exécution de ces projets.

A cet égard, le rôle des pouvoirs publics devient déterminant pour impulser des actions conduisant à agir sur l’un des piliers structurants de cette dynamique de transformation numérique :

  • L’ouverture des données : favoriser la mise à disposition (Open Data) ou l’utilisation de données (Très Haut Débit) qui permettront l’émergence de nouveaux services ou produits ;
  • La formation : contribuer et encourager à la diffusion des compétences nécessaires pour évoluer dans cet environnement économique en voie de numérisation. Cette étape est indispensable pour accroitre l’autonomie des individus face aux usages émergents ;
  • L’écosystème : créer des espaces ou des projets, à l’instar des espaces de coworking ou des Tiers-Lieux, encourageant l’émergence de communautés au sein desquelles les interactions et les émulations favoriseront l’émergence de projets innovants.
  • L’expérimentation : favoriser la mise à disposition de moyens (Appel à solutions, Hackatons…) ou de locaux permettant la conduite ou l’expérimentation de projets sur le territoire.

Pour chacun de ces aspects, il existe une multitude de leviers pouvant être actionnés par les pouvoirs publics pour répondre aux besoins propres du territoire. En accompagnant ces besoins, exprimés par leurs écosystèmes, il devient possible d’accroitre le potentiel de développement des initiatives locales et ainsi générer richesses et emplois sur le territoire.