Renaissance industrielle et territoires : quels leviers d’actions ?

Souveraineté industrielle, stratégie de relocalisation... Les appels à une renaissance industrielle se multiplient sur les territoires. Au delà des incantations, quels leviers d'actions pour les territoires pour engager cette stratégie de reconquête industrielle ?

Depuis plusieurs semaines, l’économie française est en état de choc à la suite des conséquences du coronavirus. Après un long confinement, les activités reprennent lentement avec de nombreuses incertitudes sur l’évolution de la demande. La crise que nous connaissons est inédite par son ampleur et parce qu’elle a produit un double choc de l’offre et de la demande. En matière industrielle, ces effets seront très divers et d’une gravité très variée d’une entreprise à l’autre, y compris entre celles d’un même secteur ou d’un même territoire.

Une prise de conscience collective est en cours sur la multi-dépendance du pays aux autres puissances, technologique, numérique, productive. Ainsi, plusieurs réflexions émergent sur la nécessité de relocaliser une partie de la production sur le territoire national.

Ce processus sera long, complexe et périlleux, notamment parce que la réussite de ces opérations est plus conditionnée à l’existence d’une demande de long terme pour les produits français qu’à la mise en place d’aides publiques pour financer le retour des usines délocalisées.

La meilleure relocalisation est de ne plus délocaliser et d’arrêter de désindustrialiser. Par ailleurs, si l’industrie est un moyen d’assurer la souveraineté et l’indépendance de la France, elle est également l’un des meilleurs moyens de favoriser la cohésion sociale et territoriale du pays. D’ores et déjà, il est possible de dessiner quelques pistes pour espérer une renaissance de l’industrie française.

Une capacité de rebond obérée par l’histoire récente

Le tissu productif français a été considérablement fragilisé par quarante ans de désindustrialisation et par la crise économique de 2008. En outre, dans les années 1980, il a été fait le choix, implicite ou explicite, d’entrer dans la mondialisation avec un modèle de société post-industrielle. Les représentations collectives de l’industrie sont alors toutes devenues négatives (sale, has been, etc.). Dans une logique d’optimisation des coûts, les chaînes de valeur ont été fragmentées : conserver les activités de R&D, de marketing et de distribution dans les pays occidentaux et externaliser les segments intermédiaires jugés faiblement rentables. Dès lors la production a été largement repoussée vers d’autres pays, notamment asiatiques.

La carte productive de la France a profondément évolué sous les effets de la désindustrialisation et les territoires, en fonction de leur spécialisation, n’ont pas été touchés avec la même ampleur.

Historiquement implantée dans la moitié nord-est de la France, l’industrie a amorcé un glissement vers les territoires de l’ouest et du sud de la France comme l’illustre la carte ci-dessous. Au total, le nombre d’emplois industriels a été divisé par deux entre 1975 et 2014 passant de 6 millions à 3,3 millions. Ce déclin a été aussi violent que celui de la population active agricole entre 1950 et 1965 (année de l’introduction de la Politique Agricole Commune) marqué par un important exode rural. Masquée par le foisonnement de notre système social, la désindustrialisation passée couve un risque similaire pour l’avenir : la déprise de nombre de villes intermédiaires, d’abord économique puis sociale et sociétale.

Renaissance industrielle et résilience des territoires

La mise à l’arrêt de l’économie avec le confinement aura des conséquences profondes, mais différenciées d’un territoire à l’autre. Ceux dont les revenus proviennent massivement des transferts sociaux (pensions de retraite, allocations, etc.) devraient mieux résister que ceux tributaires du tourisme ou de l’industrie. Le ministre de l’Économie, Bruno Lemaire, a annoncé que le plan de relance de l’économie nationale serait présenté en septembre prochain. Il est une nécessité absolue pour accompagner les entreprises à court et moyen terme, tout autant qu’il doit  disposé d’un volet territorial.

Par le passé, les filières ont joué un rôle central, elles ont été mises en place avec les politiques industrielles gaullo-pompidoliennes. Depuis, elles sont les piliers des politiques industrielles nationales. Cependant le monde économique a évolué en profondeur, la mondialisation a fragmenté les chaînes de valeur et l’innovation est devenue le moteur de la création de richesse.

Dans ce nouvel environnement, les écosystèmes territoriaux ont une importance croissante, voire première.

Renaissance industrielle et aménagement foncier

Ainsi, les collectivités territoriales ont un rôle clé à jouer dans le développement économique des territoires en accompagnant les opérations de relocalisation comme l’ont déjà annoncé plusieurs régions, en finançant des projets d’investissement pour la modernisation des sites industriels ou encore en reconvertissant du foncier industriel existant.

Longtemps considérée comme secondaire, la prise en considération du sujet foncier est un enjeu de la renaissance industrielle sur deux plans.

Le premier concerne les industriels directement puisque la question de la disponibilité du foncier et la rapidité de traitement des dossiers administratifs pour implanter leurs activités sont une de leurs premières préoccupations comme l’a illustré l’exemple de Safran en 2019. Le gouvernement a commencé à apporter une réponse avec les sites « clés en main » au début de l’année 2020. Ils ont été présentés à de grands investisseurs au cours de l’événement Choose France[i]. La démarche doit s’étendre à des sites de taille plus modeste, pour des investissements moins importants mais qui sont le cœur de l’attractivité du territoire France.

Le second concerne l’image de l’industrie qu’il convient d’améliorer par tous les moyens possibles, notamment en dotant systématiquement cette offre foncière de services (énergie verte, gestion de déchets, recyclage, économie circulaire, construction et déconstruction durables, initiatives de biodiversité, etc.) pour réduire l’empreinte industrielle.

Renaissance industrielle et mobilité sociale

La question du recrutement était centrale avant la crise et devrait perdurer dans les années à venir. L’industrie souffre d’un double déficit d’attractivité. Les métiers de l’industrie en tant que tels n’attirent pas et les usines se trouvent souvent dans des territoires qui eux-mêmes sont victimes d’un déficit d’image.

Les pénuries de compétences dans l’industrie ont des origines diverses. La première est la méconnaissance de la réalité de ces métiers, notamment par les dispositifs d’orientation scolaire et de l’éducation nationale, qui leur accolent une image passéiste « à la Zola » qui n’a plus cours. À cela s’ajoutent des besoins en métiers traditionnels (tourneurs, rectifieurs, etc.) dont l’appareil de formation a été largement détruit par la désindustrialisation. Enfin, la troisième cause de pénurie est liée aux évolutions technologiques et à la modernisation des sites qui ont fait naître des besoins sur de nouvelles compétences (data analyst par exemple) qui sont en concurrence direct avec la French Tech et des propositions d’emploi métropolitains.

Plusieurs événements et campagnes de promotion de l’industrie ont tenté de faire évoluer son image, notamment « L’usine extraordinaire » lancée en 2018. Néanmoins, les représentations négatives perdurent et ce malgré des salaires en moyenne significativement plus élevés que dans les autres secteurs à formation équivalente. La famille de l’industrie doit travailler sur son image : c’est une condition de la renaissance industrielle.

Valoriser la raison d’être de ces entreprises et leurs engagements pour répondre aux grands enjeux contemporains, dont le premier est celui du changement climatique, est un axe à approfondir.

Du côté des collectivités, il y a un enjeu à rapprocher les lieux de formation des territoires industriels et des entreprises, voire de transformer les entreprises en lieux de formation. La question du logement et de la mobilité logement-travail ou logement-lieu de formation est un frein réel pour de nombreuses personnes que les collectivités peuvent lever. Du côté des entreprises, la modernisation des sites industriels et l’évolution des modèles économiques s’accompagnent d’une montée en compétences des salariés. Des entreprises ainsi créent des écoles internes, pour accompagner les salariés dans l’acquisition de nouvelles compétences, qui peuvent être ouvertes aux salariés des autres entreprises du territoire ou bien à des tiers en formation.

Ensemble, collectivités et entreprises peuvent également proposer des formations répondant à leurs spécificités comme l’a fait le groupe Salm pour ses unités de production situées à Sélestat en Alsace. Cet effort sur de la formation est un moyen pour l’industrie de se différencier et de devenir plus attractive ; elle est aussi une nécessité pour combattre le sentiment de déclassement social si souvent présent.

Renaissance industrielle et animation territoriale

La crise a démontré combien la collaboration et l’inventivité permettent la résilience ainsi qu’une réponse rapide à de nouveaux enjeux, parfois vitaux (masque, respirateurs, etc.).

Or, le degré de collaboration entre industriels au sein d’un même territoire est encore trop faible. Parfois les industriels d’un même territoire ne se connaissent pas entre eux. Pourtant de multiples formats existent : territoires d’industrie, territoires d’innovation, clusters, clubs French Fab, clubs Industrie du futur, etc. Peu importe le choix de l’intitulé ou du réseau ! Si la constitution de ces communautés locales d’industriels est un préalable indispensable à tout exercice de reconquête industrielle, leur outillage pour être efficace est tout aussi essentiel.

Car un autre constat s’impose : peu disposent des outils nécessaires pour accélérer et multiplier les projets collaboratifs. Le digital et les plateformes digitales sont idéaux pour cette stimulation. Mais combien de ces clubs disposent d’un espace virtuel sur une plateforme adaptée à leurs besoins pour faire vivre leurs projets collaboratifs ? Une poignée peut-être, mais cela est insuffisant.

Renaissance industrielle et développement économique

Notre pays est entré dans la mondialisation en choisissant un modèle d’économie post-industrielle. Les services sont devenus ultra-dominants, pesant 80% du PIB. Les services les plus créateurs de richesses, ceux à haute valeur ajoutée, se sont localisés naturellement dans les métropoles, lieu de concentration des compétences. La France a la chance de disposer d’une quinzaine de métropoles dites « d’équilibre » (le terme est un peu éculé, mais explicite) qui ont permis d’éviter une hyper-concentration de cette création de richesse dans une mégapole-capitale, comme Londres l’est pour le Royaume-Uni. Cependant, ce modèle suppose une redistribution de la richesse vers les territoires, qui eux ont subi de plein fouet la désindustrialisation.

En l’espace de 20 à 30 ans, certaines régions ont perdu jusqu’à 25% de leur emploi total. Statistiquement, dans ces régions, chaque famille a eu un de ses membres touchés directement par une fermeture d’usine, un plan de licenciement, une restructuration, etc. Cette cicatrice sociétale est trop sous-estimée.

Au lendemain de la crise financière de 2008-2009, nombre de responsables territoriaux ont pris conscience de la limite de cette redistribution de richesse. Ils ont cherché de nouvelles solutions pour une création endogène de richesses et d’emplois pérennes. Une minorité privilégiée des territoires peuvent profiter du tourisme estival ou hivernal ou bien d’une économie résidentielle (liée notamment à la silver economie). Comme l’a démontré le succès de l’initiative « Territoires d’industrie », environ la moitié des territoires français n’ont d’autre alternative pour créer localement cette richesse que la reconquête industrielle.

Les territoires doivent se doter de projets territoriaux cohérents englobant environnement, social et économique. La moitié de ces projets mettront naturellement l’industrie au cœur de leur volet économique. La renaissance industrielle de notre pays est un levier incontournable de la cohésion territoriale dont le mouvement des gilets jaunes a démontré la fragilité.

Cette renaissance industrielle que nous appelons de nos vœux pourrait permettre de redessiner l’organisation productive nationale avec le développement de petites unités de production, hautement agiles et flexibles, maillant l’ensemble du territoire pour répondre à la demande de personnalisation de masse et de rapidité de livraison.

La crise que nous vivons est une occasion de repenser notre société et d’offrir un nouveau rôle à l’industrie. La renaissance industrielle de la France dépendra de notre capacité collective à lui donner un sens, que celui-ci nous permette d’apporter des réponses aux problèmes complexes et aux dilemmes qui nous attendent.


[i] Choose France est un événement organisé au début du mois de janvier 2020 qui a réuni 150 chefs d’entreprises à Versailles.


Olivier Lluansi est un expert reconnu dans le domaine de l’industrie. Il a commencé sa carrière à la Commission européenne, puis au Conseil Régional du Nord-Pas-de-Calais. Il a ensuite rejoint Saint-Gobain dont il a supervisé les activités en Europe centrale et orientale. Il a également été Conseiller industrie et énergie à la Présidence de la République et récemment il a mise en place l’initiative « Territoires d’industrie » lancée par le Premier Ministre. Il est aujourd’hui Associé Strategy& | PwC.

Anais Voy Gillis est Docteure en géographie de l’Institut Français de Géopolitique. Ses travaux portent sur les enjeux et les déterminants de la réindustrialisation de la France. Elle travaille également au sein du cabinet June Partners et conduit des missions de conseil opérationnel auprès de clients industriels.

Ils sont tous les deux auteurs de Vers la renaissance industrielle, ouvrage paru aux Éditions Marie B.

Pour retrouver cet ouvrage – cliquez-ici !